Accoudé à une des tables du 3 Continents Café, Vahid Vakilifar semble étonné de l’attention portée à son film, Gesher. Pourtant, sa vision intimiste du quotidien de trois ouvriers iraniens a de quoi charmer. Rencontre avec un réalisateur surprenant.
À aucun moment dans le film, on n’entend le mot « Gesher ». Que veux donc dire ce titre énigmatique ?
Le titre « Gesher » fait référence à un animal que l’on trouve dans le sud de l’Iran. Posé sur les rochers, il nait avec une peau douce et lisse puis se construit une carapace faite de pointes tranchantes au fil des jours qu’il utilise pour repousser les pieds et les filets des pêcheurs. Je trouvais que c’était une métaphore parfaite pour mes personnages.
Votre façon de filmer m’a paru très en retrait, comme si vous laissiez votre caméra tourner des tranches de vie ordinaires. Comment avez-vous dirigé vos acteurs ?
J’alternais les méthodes. Parfois je les dirigeais en leur disant « mets-toi ici, mettez-vous là » et en étant très exigeant. J’ai par exemple tourné plus de cinquante fois une scène où l’un des personnages fume. Mais parfois, je leur donnais seulement le contexte de la scène, en leur décrivant les objets présents à l’écran et ils devaient improviser avec. Ils n’ont d’ailleurs jamais lu le scénario et devaient s’en remettre entièrement à moi. Mon travail a été de leur faire donner le meilleur d’eux-mêmes.
Parlons justement des acteurs. Il y a le jeune Jahan, le moins jeune Qobard et le encore moins jeune Nezam. Lequel représente le mieux le film selon vous ?
Nezam est incontestablement le pilier du film. J’ai d’ailleurs construit le scénario autour de lui et j’ai eu de la chance de trouver un acteur amateur qui l’incarnait si bien. Il faut dire qu’ils se ressemblent vraiment, surtout par leur caractère.
Je me suis plus identifié à Jahan, un ouvrier d’une vingtaine d’années qui aspire à une vie meilleure. Incarne-t-il la jeunesse iranienne d’aujourd’hui ?
Il s’agit davantage d’une vision réaliste de la jeunesse ouvrière iranienne, parce qu’il existe une jeunesse iranienne qui vit et qui vibre à l’abri des regards. Mais dans le cas de Jahan, sa condition d’ouvrier le condamne à rester dans cette classe sociale. Gesher est avant tout une histoire humaine sur la condition des ouvriers qui sont partis dans le sud, riche, pour toucher plus d’argent et qui au final, ne possèdent même pas les choses les plus élémentaires de la vie quotidienne.
Le réalisme est d’ailleurs ce qui m’a le plus marqué dans votre film, à tel point que j’ai eu l’impression de me trouver devant un documentaire. Était-ce une envie particulière ?
Oui, tout à fait et je suis content que vous ayez eu ce sentiment. C’est un film de fiction mais je voulais vraiment lui donner un aspect documentaire. J’y suis parvenu en prenant des acteurs amateurs, mais pas seulement. Tous les accessoires que l’on voit dans le film sont des objets trouvés dans les poubelles ou achetés dans des friperies, des miroirs cassés aux vêtements que portent les personnages. Nous voulions que tout soit authentique.
L’aspect sonore du film semble avoir été particulièrement travaillé. Y avez-vous accordé un soin particulier ?
Le montage son a duré très longtemps, environ quatre mois. C’était quelque chose que je voulais vraiment développer et j’ai eu la chance de travailler avec un ingénieur du son qui peut passer une semaine à trouver la bonne tonalité sonore. Abbias Kiarostami a l’habitude de dire que « le son crée l’image » et j’adhère totalement à ça. Il n’y a pas de musique dans le film parce que les sons en sont la véritable mélodie. Ils donnent également un sens aux non-dits et aux silences entre les personnages.
Et votre prochain film ? De quoi parlera-t-il ?
J’ai quelques idées mais je ne sais pas encore précisément. Trouver un producteur est ma première préoccupation puisque j’ai mis trois ans à en trouver un pour Gesher. Tous ceux à qui je faisais lire le scénario me disaient que c’était bien mais ils ne voulaient pas prendre de risques. Grâce à divers fonds européens, j’ai réussi à le financer. Je pense d’ailleurs présenter mon prochain projet à « Produire au sud ». Il faut juste que je trouve un producteur pour m’accompagner.
Frédéric RENOUF







