
S’il est très difficile de dresser une histoire du bonheur, il est plus facile, avec l’aide des autres sciences, de reconstituer l’histoire de l’idée du bonheur. A renfort de théories philosophiques, anthropologiques, psychologiques et sociologique, l’évolution de la notion du bonheur peut s’envisager. Comment pensait-on le bonheur à telle époque ? Voici la question que les historiens du bonheur posent aux traces indirectes laissées par nos ancêtres.
Le but ici n’est pas tant de répondre à des questions posées par nos sciences sociales mais de comprendre le questionnement des contemporains sur l’idée du bonheur. C’est ce que l’on appelle aujourd’hui, l’histoire des mentalités. Depuis quelques décennies, une histoire de la notion du bonheur est en marche mais elle demande à être complétée. En effet, les historiens se sont surtout intéressés à la notion de bonheur dans l’Occident à travers le prisme du christianisme et des révolutions.
L’Occident chrétien a hérité des civilisations gréco-romaines deux types de conception du bonheur : une qui est intimement liée aux croyances et religions de l’antiquité et une autre relative à l’organisation du « vivre ensemble ». Au départ, ces deux notions ne faisaient qu’une puisque « la chose publique », le « Res publica », était réglée par les rites. Le Bonheur, la Félicité étaient dans l’au-delà. Même la philosophie grecque n’échappe pas à cette imprégnation du religieux dans toutes les activités humaines : atteindre la sagesse reste un mouvement vers le divin. Le christianisme ne réinvente rien : le bonheur n’est pas terrestre mais dans l’autre monde qu’il porte le nom de Royaume d’Hadès, Champs-Elysées ou Paradis. Pourtant l’évolution majeure, c’est l’idée d’universalité et la confirmation que le bonheur ici-haut est la récompense des bonnes actions ici-bas. Pas étonnant que la fatalité de la dureté de la vie et le culte de la mort rythment la vie quotidienne des hommes. Pas étonnant non plus que les grandes catastrophes soient interprétées comme manifestations divines : les hommes du Moyen-âge attendent impatiemment l’arrivée de l’antéchrist, annonciateur de la fin du monde terrestre. Le but de l’existence n’est donc pas d’être heureux ou d’atteindre le bonheur mais de sauver son âme en espérant rejoindre la Jérusalem Céleste. L’espoir n’est pas de ce monde.
Dans « Bonheur et Société« , chapitre VI, l’auteur, Renaud Gaucher insiste bien sur le préjugé des puissants sur la condition des petits. « Comme le dit Voltaire, les petites gens n’ont pas le temps d’y penser eux-mêmes tant ils sont absorbés par leur labeur et que cette inégalité est nécessaire au fonctionnement de la société« . La préoccupation des petites gens n’est pas de vivre mais de survivre aux fléaux, aux malheurs des temps. Si les améliorations des conditions de vie sont surtout urbaines, elles ont vocation plus à éviter le chaos économique engendré par les épidémies.
Seuls les religieux et notamment les ordres mendiants du XIVe siècle viennent en aide aux plu s pauvres et aux malades. Malgré cela, les villes restent de véritables mouroirs où s’entassent habitants, animaux, déchets et insectes favorisant la propagation des maladies endémiques, famines, incendies et l’insécurité. Plus « saines », les campagnes restent soumises à une insécurité quasi permanente (pillages par les hommes d’armes, brigandages). La paix n’est encore connu comme un concept « durable » et favorable à la destiné des peuples : la Guerre est une nécessité quasiment « naturelle ». Renaud Gaucher insiste également sur le concept de la mort à l’époque. « La mort avait une soudaineté que l’on a largement oublié : un enfant sur quatre mourait avant un an, un sur deux n’atteignait pas l’âge adulte ». L’espérance de vie ne dépassait pas les quarante ans pour la plupart d’entre eux. Ce que craignaient les gens, c’était surtout la conjonction entre famines et épidémies. Pensons ici à la Peste Noire au milieu du XIVème siècle qui aurait tué près de 30% de la population européenne. La vie quotidienne des petites gens est rythmé par le travail agricole qui usent les corps déjà fatiguées par la malnutrition et les maladies. Complètement ignorantes du rapport hygiène/maladies, les populations vivent dans des conditions d’insalubrité indescriptibles. « Rappelons-nous ici que la médecine a fait plus de progrès dans les 50 dernières années que durant les 5000 années précédentes ».
Ces conditions de vie communes ne sont pas les seuls indicateurs de bonheur, même si elles participent à la construction d’une histoire de l’idée. Elles ne nous renseignent pas véritablement sur le sentiment de bonheur des populations. Que sait-on de la perception du bonheur à travers l’amour, l’amitié, les relations sociales, la personnalité, la parentalité, le travail, les loisirs dans les temps anciens ?
Grâce aux recherches en psychologie du bonheur, on sait que les émotions positives et l’absence d’émotions négatives sont les composantes fondamentales du bonheur. « Les événements négatifs étant donc plus importants, il est probable que la fréquence des émotions négatives fût plus importante pour nos ancêtres » conclut Renaud Gaucher. La mortalité quelle que soit sa cause, il y a encore 200 ans, fait partie du quotidien notamment celle des enfants. Même si les préoccupations éducatives et affectives n’apparaissent véritablement qu’au XIXe siècle. Elle suivent l’amélioration des conditions de vie générale à l’échelle de l’humanité.
Si la vie est beaucoup plus dure, il ne faut pas oublier que la morale chrétienne est plus présente malgré le poids d’un société hyper-hiérarchisée et inégalitaire. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la religion est beaucoup plus présente parce qu’elle donne non seulement un sens aux douleurs de la vie mais encadre les liens entre individus. Dans des sociétés qui ne connaissent pas encore la « chose publique », ni même la démocratie (qui était pensée comme l’antithèse d’une société harmonieuse), l’individualisme n’a pas de place, l’intimité encore moins. L’appartenance communautaire est beaucoup plus visible (vêtements, symboles, langues, …). Les solidarités partagées entre groupes (familles, villages, paroisses, corporations, …) structure la société sont palpables lors des fêtes villageoises, des grands travaux, lors des crises alimentaires mais aussi les révoltes (les jacqueries) qui vont croissantes. Un autre monde celui des manifestations collectives n’est donc pas à ignorer, surtout à l’époque moderne. Elles sont des sources de cohésion positives que les historiens devront d’avantage approfondir à travers le prisme du bonheur.
Le XVIIIe siècle marque u
n tournant majeur en Occident. Après l’invention de la liberté de conscience au XVIe siècle, le christianisme débute sa longue dépression en Europe contrairement aux colonies espagnoles. Plus encore, le bonheur reste une peur de l’au-delà malgré le retour en force de la Raison et des Sciences chez les philosophes des Lumières. Mais la déchristianisation s’opère surtout dans les couches sociales supérieures. Le XVIIIe siècle est aussi le siècle de la sensibilité, de l’imaginaire, de la découverte et l’échange. On le voit bien à travers les écrits et les arts, la société de salon et la haute bourgeoisie goûtent à l’art d’user des plaisirs de la vie. Dans l’ouvrage collectif dirigé par André Comte-Sponville, « La plus belle histoire du bonheur » aux éditions Point seuil, Arlette Farge insiste sur cette révolution du bonheur. C’est quelque chose de nouveau : on cherche le raffinement et on le partage avec les autres. La société des lettrés commence à envisager un bonheur sur terre. Reste que ce bonheur n’a pas les mêmes moyens pour exister que l’on soit aristocrate ou paysan : la sociabilité raffinée reste celle de l’apparence, de l’étiquette et de la richesse. La population pauvre ne peut pas prétendre à cette « expérience des sens que dans l’immoralité » selon les élites. L’état hyper-policier de la monarchie veille. Pourtant ce sont bien ces dernières qui s’adonnent au libertinage et à la séduction. Mais le libertin est avant tout un érudit qui cherche à se rapprocher du pouvoir, des faveurs et distinctions distribués par le Roi qui ordonnancent la Cour même après son départ de Versailles pour Paris.
« Ne faisons pas du XVIIIe un siècle inventeur du bonheur pour tous » explique Arlette Farge. La société des 3 ordres, la transparence des conditions sociales (châtiments publics,vêtements, corporations, privilèges ..) ne seront pas remise en cause avant 1789. L’espace privé n’existe pas encore. Demeure toujours chez les élites, l’absurdité d’un bonheur pour les couches populaires. Elles n’ont pas le temps d’y penser, elles n’expriment aucun désir, aucune passion ni émotion tellement la survie est déjà un fardeau. Cette pauvreté d’âme (analphabétisme) et de corps (laideur, saleté) est vécue comme naturelle : elle est nécessaire au maintient de leur assujettissement pour éviter l’anarchie. Le peuple ne pense pas : il travaille. Là est la Réalité, là est la Justice.
Pourtant, les hommes du XVIIIe siècle s’insurgent peu à peu contre les inégalités juridiques notamment le droit à la parole. Se développe également au niveau de la société des Princes d’Europe, « le droit des gens », le droit à la paix. Ces luttes se démocratiseront à travers les cahiers de doléances de 1789 et à travers la volonté d’organiser une paix durable en Europe. Si le paysan est ignoré ou fait peur, paradoxalement, son contact permanent à la nature lui est envié par les lettrés des villes. Un vrai goût pour le champêtre, idéalisé sans doute, se développe au XVIIIe siècle. Il ne s’agit plus d’une nostalgie d’un paradis perdu mais désormais d’une volonté de retourner au paradis terrestre. C’est une condamnation morale de la ville turbulente et vicieuse. Chemin faisant, le bonheur est désormais envisagé comme un juste milieu entre la médiocrité et la jouissance. Il rejoint ainsi la philosophie aristotélicienne : le bonheur terrestre c’est la sagesse par l’équilibre des sens. Ce retour à la Vertu est notamment perceptible à travers le retour en force des symboles antiques et notamment dans la peinture néo-classique.
Les hommes de la révolution française, initiés par les succès de la révolution britannique puis américaine, ajoutent alors à cette « recherche du bonheur terrestre un idéal social » selon Jean Delumeau. Le « vivre ensemble », le « contrat social », la démocratie, la république sont désormais des thèmes philosophiques qui influencent peu à peu les politiques. A grand renfort de pensées matérialiste, économique et libérale, on tente alors de construire une société rationnelle en espérant un bonheur réciproque et vertueux autour des valeurs de libertés, d’égalités et de fraternité. La France révolutionnaire n’ira pas jusqu’à inscrire le droit au bonheur dans les Constitutions, comme aux États-Unis d’Amérique. Dès 1750, on prend conscience que le peuple a un insatiable désir d’exister et d’être reconnu. « Le bonheur devient une idée neuve » dira Saint-Just et passe avant tout par le droit de porter un jugement. C’est le sens que prend la réunion des États Généraux de 1789. Après le serment du Jeu de Paume, les événements révèlent que l’éloignement du Roi devient rapidement un mal pour un bien. Voilà pourquoi les historiens s’accordent à penser que la révolution commence par la trahison du Roi et son arrestation à Varenne. Cet épisode est vécu comme un véritable choc et amorce le « Tout devient possible ». Le peuple doit lutter pour obtenir la possibilité de penser et de penser librement comme le souligne Kant dans ses écrits. Mais la réalité est différente. La révolution est avant tout bourgeoise, parisienne et libérale : l’échec de la Terreur instaurée par Robespierre sera l’achèvement d’une révolution idéalisée. Mais le bonheur devient l’espoir : voilà la véritable invention du XVIIIe siècle.
Car une autre révolution est en marche : celle qui va propulser l’Occident dans l’Ère Industrielle. C’est désormais l’industrialisation qui conditionne l’histoire des peuples. Le bonheur est ici et maintenant ! C’est le Progrès. Le développement du capitalisme et des machines va ré-inventer le mot « travail ». Le règne de la pauvreté généralisée va peu à peu basculer vers un monde d’abondance généralisable avec bien évidemment son lot d’inégalités. Le XIXe siècle est l’inventeur du monde ouvrier qui s’échine à la tâche mais avec un espoir de s’arracher un jour de sa condition. Le bonheur devient matérialiste et plus qu’irrémédiablement terrestre. Révolutions démocrates, avènement du socialisme et du communisme finissent par détruire les derniers remparts qui raccrochent encore le peuple à la religion. Déchristianisation, développement de la psychologie et de la psychanalyse : la métaphysique est ébranlée. « Dieu est mort » dira Nietzsche. L’État providentiel remplace l’Église : il instruit, dicte les nouvelles valeurs, fait la guerre pour le bien du peuple. Le modèle capitaliste et libéral s’impose inexorablement et sera le grand gagnant de la seconde moitié du XXe siècle. La naissance de la consommation de masse et de la mondialisation des échanges a fait naître partout une recherche du bonheur à travers l’accumulation de biens. C’est ce modèle qui s’impose aujourd’hui aux quatre coins de la terre désormais régie et ordonnée par des instances internationales qui veillent au bonheur des peuples de tous pays ou presque.
Catastrophes naturelles et technologiques, désastres écologiques, réchauffement climatique, guerres, crise économique, pauvreté, chômage … que de problèmes a résoudre encore. Mais « nous devrions être optimistes, d’un optimisme réaliste » conclura Renaud Gaucher dans son livre. En effet, durant ces 300 dernières années, même s’il reste encore de grandes inégalités et de grands risques qui menacent l’existence des êtres dans le monde, l’Humanité a non seulement reculé les limites de la mort mais a considérablement amélioré la qualité de la vie. Elle s’est imposé un nouvel idéal d’existence, un nouvel état à atteindre : le bonheur terrestre, ici et maintenant.
• Nicolas Bertet