L’observatoire du bonheur : sous ce nom volontairement glamour se cache une expérience journalistique du département Information & Communication de la faculté de lettres de l’Université de Nantes. Songeons que si nous l’avions intitulé « dossier d’analyses statistiques et sociétales confrontées au ressenti des populations ligériennes » (DASCARDPL), vous auriez, et c’est légitime, sans doute été moins attirés dans ces pages ). Nous en aurions été chagrins, peut-être même… malheureux.
L’observatoire du bonheur, qui se garde de tout mysticisme new age et autres développements personnels, est une expérience journalistique et de communication unique en son genre, dont c’est la première version, et qui fait ici office en quelque sorte de numéro zéro. Il devrait connaître une nouvelle version chaque année par les promotions d’étudiants, de façon à archiver chaque photographie du bonheur de l’année, et devenir un site ressources pour les habitants, curieux, journalistes, chercheurs, enseignants…
Expérience journalistique de terrain puisque nous autres, soient 21 étudiants en Master 1 multimédia –en parallèle à nos cours et travaux habituels durant 8 semaines de fin janvier à fin mars 2011- avons sillonné Nantes et ses alentours. Nous avons composé des reportages, des enquêtes, des films, des sons… Nous avons traqué des statistiques, réfléchi à nos problématiques et nos angles, fait des choix drastiques, écrit, filmé, enregistré, dessiné… Mais aussi envisagé de nombreux aspects créatifs, élaboré la maquette, l’esthétique, l’ergonomie (voir en rubrique InfoCom)… Nous avons conçu fabriqué le site, et tout mis en ligne nous-mêmes… -même cet édito bien trop long selon les règles du journalisme multimédia. Le tout, collectivement, au plus proche du fonctionnement d’une rédaction.
Expérience de communication, puisque nous avons envisagé nos cibles et notre lectorat, écrit un cahier des charges, élaboré notre stratégie, écumé les réseaux sociaux, fait du buzz et envoyé nos dossiers de presse. Parce que l’Observatoire du bonheur est aussi un objet de communication en soi. Parce que nous voulons aussi montrer et revendiquer notre travail. Tant qu’à faire, choisissons, en tant que futurs journalistes, de faire d’abord la promotion de nos efforts… Plutôt que de ceux des autres.
L’idée de l’Observatoire du bonheur lancée en pays nantais, région propice et plus que sensibilisée à cette notion, est une idée dans l’air du temps, et depuis un bon bout de temps : elle vient du Bhoutan. En 1972, le roi du Bhoutan a dit, en substance, qu’il en avait assez soupé du produit national brut, et ses analyses stricto-économiques inhumaines. Ce qui l’intéressait, lui, le bouddhiste, c’est le bonheur national brut. Déclarant ceci, il en a déclenché, il y a quelques années, une vague mondiale d’études et d’institutions (voir nos liens) intégrée dans des préoccupations désormais planétaires, ou du moins majoritairement occidentales, du développement durable et de l’écologie (Exemple, ce podcast de France Inter du 11 mars 2011 avec Jean Gadrey et Dominique Méda sociologue et philosophe, membres du collectif baptisé FAIR (forum pour d’autres indicateurs de richesse) :
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Les mesures de bien-être ou qualité de vie depuis en effet font florès. La région Pays de la Loire s’y intéresse même depuis septembre 2010, comme d’autres régions en France, à leur façon. Les médias préoccupés de développement durable et d’écologie les scrutent. C’est déjà récupéré par les marques ou la publicité, jusqu’à l’outrance, sinon le pathétique. Après le greenwashing, bientôt le well being washing ? Plausible : BMW, en ce début d’année 2011, c’est déjà, nous dit-on, « la joie »…
Notre observatoire se situe hors et dans cet orbite des quêtes de nouveaux indicateurs, de nouvelles interprétations et analyses de ce vers quoi nous filons sur cette boule bleue égarée dans le cosmos. L’observatoire est presque dans cette ligne parce que, journalistes, nous avons fait des choix, décidé des impasses. Nous avons formulé des partis pris. Parce que sur ce sujet, nous revendiquons une subjectivité opposée à la rigueur (pseudo ou non) scientifique communément claironnée. Parce que nous avons aussi des lacunes, que nous assumons.
Nous sommes donc allés voir simplement si ce que nous disent les chiffres, la com’, les politiques, est vrai ou non, depuis la subjectivité des intéressés. Pour le vérifier, nous sommes donc simplement allés voir les gens. Eux seuls peuvent nous dire s’ils sont heureux ou non. Après tout, le leur demande-t-on, vraiment si souvent ?
Enfin, parce que sur une notion qui peut paraître légère, le bonheur, nous avons travaillé professionnellement, rigoureusement, il n’en reste pas moins que derrière votre écran, imaginez du peu : nous sommes des êtres humains. Des petites personnes sensibles. C’est pourquoi une partie de l’observatoire, intitulée « Cartes blanches », accueille nos visions artistiques ou littéraires. Elles nous sortent des domaines journalistiques, mais sont peut-être aussi à considérer comme une forme douce de journalisme gonzo. On ne saurait tout de même pas remplir un observatoire du bonheur sans laisser la place au sensible. Et notre génération, échantillonnée ici, a un avis sensible à donner.
Pour conclure -car cet édito est décidément trop long pour un site web-, on nous opposera sans doute que la notion de bonheur est totalement floue, fugace, fuyante, que c’est un sujet aussi subjectif que les journalistes qui le traitent. Philosophes, poètes et écrivains, chercheurs, politiciens, essayistes, et pléthore d’artistes s’y sont cognés.
Elle serait totalement indéfinissable selon les cultures, les époques et autres pyramides de Maslow… Certes. Figurez-vous, que nous le savons et pouvons même vous expliquer pourquoi.
Voilà. Nous ne faisons que rendre compte d’un ressenti du bonheur à Nantes, en ces mois de janvier à mars 2011. Mais en gros plan, pas au travers de jumelles, même
Nées sous le signe des gémeaux.
Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol ré do.
Nous remercions les médias nombreux (presse, magazine, radios) qui nous ont soutenus depuis le début et suivis, ainsi que ceux qui ont accepté de nous écrire quelques lignes sur leur ressenti du bonheur nantais, humé depuis leur rédaction
Edito redressé à la suite de remarques de Pauline Hélaine et Christophe Herlédan.
Enfin, à noter que le temps que nous paraissions (à quelques jours près ; mais c’est ça l’actu), la belle idée du bonheur du Bhoutan est déjà bien mal barrée avec le nouveau roi : le tabac, c’est 3 ans de prison et de l’idée d’indicateurs de bien-être du peuple, cela devient de la drague marketing pour les hauts revenus. It’s a wonderful world (autre chanson).
Méthodologie
Des choix, des impasses, des partis pris : on pourrait appeler ça également « un angle », sinon « une ligne rédactionnelle »… Nous avons décidé de confronter « au ressenti des gens » trois types de discours : celui des chiffres, celui de la communication, celui des politiques
Chiffres qui nous expliquent cliniquement quel est notre degré de bien-être (en ce sens les « nouveaux indicateurs de bien être » n’échappent pas à la manie des chiffres). Publicité et communication qui nous apprennent le bien-être forcément abouti, accessible, souhaitable et indispensable. Politiques qui nous assurent d’un bien-être futur demain, tous ensemble, etc.
Après avoir examiné, retenu puis infographié des chiffres –c’est du data-journalisme soft- nous sommes allés les confronter au ressenti des populations concernées ; ce qui relève du journalisme, que l’on appelait citoyen dans les années 2000. Quant aux discours de communicateurs, de marketing, de politique : nous nous sommes imposés de les occulter. Mieux : nous nous sommes interdits de les consulter ou rencontrer (ils pourront s’exprimer ici comme tout un chacun, s’ils le désirent dans les commentaires modérés, ou en nous adressant des contributions. Ces derniers n’ont pas besoin de nous : leur bruit médiatique est omniprésent. Le journalisme, à l’heure du multimédia est encore en train de se chercher un avenir et un positionnement. Son nouveau rôle, sa nouvelle nécessité (celui de valideur ?, de vérificateur ?, de mémorisateur ?) sont tant à créer qu’à pérenniser… car l’info est désormais surabondante et émise partout et par tous, dévaluée. Le journalisme ne doit pas davantage qu’hier être un psittacidé, ou pis : un recopieur de dossier de presse dégoulinant de storytelling. Il en va de sa pérennité.
Enfin, en matière de partis pris, nous avons totalement occulté les notions de développement durable. A cela, plusieurs raisons : d’abord le chantier est véritablement immense, ensuite il y a déjà selon une vieille expression « des maisons pour ça » ; ensuite, rappelons que nous n’étions que 21, sur 8 semaines… journées prises par les cours.
Le développement durable, c’est un observatoire en soi. Par ailleurs, ce domaine pour beaucoup s’intéresse à un bonheur supposé être celui qu’on prépare et installe pour demain… or nous nous sommes intéressés, dans le cadre de notre photographie subjective du bien être, à celui d’aujourd’hui. On nous excusera de regarder aujourd’hui si on est bien rasé et sans coupure, plutôt que de savoir si demain on sera rasé gratis. C’est un débat.
La prochaine édition de l’Observatoire, en 2012, prendra peut-être en compte cette préoccupation –si la prochaine promotion étudiante qui la rédigera disposera de davantage de temps et de moyens. Et encore une fois, si elle est convaincue, quoique le bien-être soit labouré par les médias écologistes, décroissants ou développeurs durables, que trier ses poubelles rende heureux. A elle de voir.
Nos lacunes assumées paraîtront, aux esprits cauteleux et autres zoïles peut-être nombreuses, sinon ahurissantes : où sont en effet le chômage, l’insécurité, les incivilités, la maladie, l’exclusion, la maltraitance…, sinon certains quartiers nantais qu’il eût été bon d’aller explorer ? Ils ne sont pas traités. Mais, soyons provocateurs : les cors aux pieds non plus, pas davantage que les moustiques ou les voisins bruyants…
Explication : D’abord certains indicateurs nantais étant « moyens partout » par rapport aux chiffres nationaux. Il n’y avait pas toujours lieu d’en relever d’exceptionnellement hauts ou bas pour justifier d’un article ou d’un dossier. Ensuite, nous sommes journalistes et nous assumons nos choix. Nous sommes subjectifs et interrogeons le ressenti. Sinon, oui, le chômage, par exemple, est un véritable drame (nous vous confirmons cette info) et il n’est pas à occulter. Sans doute, là encore, que des étudiants de la prochaine édition de l’observatoire aborderont ce problème… ou non.